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D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Remparts et tours à toits coniques de la cité médiévale de Carcassonne, entre les deux enceintes, sous un ciel bleu

Histoire de Noël

Noël au Moyen Âge

Le 25 décembre de l’an 800, à Rome, Charlemagne reçoit le titre d’empereur en pleine fête de Noël. La scène dit l’essentiel du Noël médiéval : ce n’est pas une soirée en famille, c’est une saison de douze jours, de la Nativité à l’Épiphanie, où se mêlent liturgie solennelle, sacres de rois et chahuts organisés jusque dans les églises.

  • 8 chapitres
  • 4 sources citées
  • 4 questions en fin de page

Ce que nous savons de ces Noëls tient dans quelques textes précis : la biographie de Charlemagne écrite par un familier de sa cour, les récits du sacre de Guillaume le Conquérant, les condamnations lancées contre la fête des fous, les recueils de légendes de la nuit sainte. Les voici, dans l’ordre où ils éclairent la fête.

01

Une saison de douze jours, fixée dès le VIe siècle

Le Noël médiéval commence par une décision de concile. Selon le jésuite Francis X. Weiser, dans le chapitre qu’il consacre à l’histoire et aux origines de la fête de la Nativité, le concile de Tours de 567 proclame que les douze jours allant de Noël à l’Épiphanie forment un temps sacré et festif, et il impose le jeûne de l’Avent pour s’y préparer. Quatre ans plus tôt, le concile de Braga avait interdit de jeûner le jour même de Noël.

Le pouvoir impérial avait devancé les évêques. Toujours d’après Weiser, l’empereur Théodose interdit en 425 les cruels jeux du cirque le jour de Noël, et Justinien, en 529, fait de Noël un jour férié en y défendant le travail et les affaires publiques. Au seuil du Moyen Âge, le cadre est donc posé : un jour de repos, un Avent de pénitence avant lui, et après lui les douze jours de Noël, jusqu’à l’Épiphanie, qui forment l’ossature de toute la fête.

02

Comment Noël a gagné toute l’Europe médiévale

Noël voyage avec les missionnaires. Weiser suit sa diffusion pays par pays : l’Irlande le reçoit de saint Patrick, l’Angleterre de saint Augustin de Cantorbéry, la Germanie de saint Boniface, la Scandinavie de saint Anschaire, les peuples slaves de Cyrille et Méthode, la Hongrie de saint Adalbert. Ces hommes sont souvent les premiers évêques des pays qu’ils évangélisent, et ce sont eux qui fixent la manière de célébrer la Nativité.

Un épisode donne l’échelle du phénomène : le jour de Noël 598, Augustin baptise en Angleterre plus de 10 000 personnes. En Germanie, un synode réuni à Mayence en 813 règle officiellement l’observance des fêtes de Noël. Vers l’an 1100, écrit Weiser, toutes les nations d’Europe ont accepté le christianisme, et Noël se célèbre partout avec ferveur.

Il situe l’apogée de la fête entre le XIIe et le XVIe siècle. C’est l’époque où l’on compose des chants et des jeux de Noël, et où naissent la plupart des coutumes propres à chaque pays, dans les églises et les monastères mais aussi dans les maisons. Pour remonter plus haut, jusqu’au choix du 25 décembre lui-même, lisez notre article sur l’origine de la fête de Noël.

03

Trois messes pour une seule fête

Le prêtre médiéval ne dit pas une messe de Noël, mais trois. L’usage vient de Rome, où il est d’abord réservé au pape. La première messe se célèbre de nuit à Sainte-Marie-Majeure, dans un oratoire que le pape Sixte III avait fait aménager autour d’une crèche tenue pour une réplique fidèle de celle de Bethléem ; la chapelle est si petite que seule une poignée de fidèles y assiste. La grande messe publique, la troisième, se célèbre le jour à Saint-Pierre, devant des foules immenses.

Entre les deux s’est glissée une messe d’abord dédiée à sainte Anastasie, remplacée plus tard par une deuxième messe de la Nativité où la sainte n’est plus que mentionnée. Ce privilège pontifical devient la règle générale vers la fin du premier millénaire, quand l’Église franque adopte les livres de cérémonies romains. Les fidèles donnent alors à chacune un nom tiré de son évangile : la messe des anges, la messe des bergers, la messe du Verbe divin.

Le prêtre médiéval ne dit pas une messe de Noël, mais trois.

La première messe n’a pas toujours sonné à minuit. Entre 400 et 1200 environ, rapporte Weiser, les règles romaines la fixent ad galli cantum, au chant du coq, soit vers trois heures du matin. L’heure de minuit s’impose avec la croyance, sans fondement historique, que le Christ serait né au milieu de la nuit, croyance que les théologiens médiévaux appuyaient sur un verset du livre de la Sagesse. Le nom espagnol de la messe de minuit, Misa de Gallo, la messe du coq, garde la trace de l’ancien horaire.

04

25 décembre 800 : Charlemagne sacré empereur à Rome

Le sacre impérial de Charlemagne a lieu un jour de Noël. Éginhard, lettré de la cour carolingienne, le raconte dans sa Vie de Charlemagne, dont l’université Fordham met en ligne la traduction anglaise de Samuel Epes Turner (1880). Le pape Léon III, mutilé par des Romains qui lui ont arraché les yeux et coupé la langue, a appelé le roi franc à l’aide. Charles descend à Rome pour remettre de l’ordre dans les affaires de l’Église et y passe tout l’hiver.

C’est là, écrit Éginhard dans la version de Turner, qu’il « received the titles of Emperor and Augustus ». Suit le détail le plus curieux du passage : Charlemagne aurait d’abord éprouvé une telle aversion pour ces titres qu’il n’aurait pas mis les pieds dans l’église ce jour-là, bien que ce fût une grande fête, s’il avait connu à l’avance le dessein du pape.

Modestie de convenance ou vrai désaccord, le texte ne tranche pas. La date, elle, me semble parler d’elle-même : sacrer un empereur le jour de la Nativité, c’est placer son pouvoir sous le signe de l’une des plus grandes fêtes de l’année chrétienne.

05

Noël 1066 : le sacre de Guillaume le Conquérant tourne à l’incendie

Deux cent soixante-six ans plus tard, un autre conquérant choisit la même date. Après sa victoire à Hastings, Guillaume de Normandie est couronné à l’abbaye de Westminster le jour de Noël 1066. L’abbaye précise, dans sa notice consacrée à Guillaume Ier, que la cérémonie suit l’ancien rite anglais et qu’elle est célébrée par Aldred, archevêque d’York, à la place de Stigand, archevêque de Cantorbéry. Aldred présente le nouveau roi au peuple en anglais, tandis que Geoffroy, évêque de Coutances, prononce les mêmes mots en français.

C’est cette double acclamation qui déclenche le désordre. Quand Normands et Anglais crient leur approbation dans l’église, les soldats normands postés dehors croient à une tentative d’assassinat et mettent le feu aux maisons voisines. English Heritage, qui a consacré un récit au Noël de Guillaume le Conquérant, rapporte selon une tradition que l’assistance s’enfuit, que les évêques achèvent la cérémonie à la hâte et que Guillaume, resté assis, aurait fini par trembler de la tête aux pieds.

Le même récit rappelle que Londres n’était pas acquise : le chroniqueur Guillaume de Poitiers décrit une forteresse bâtie par les Normands « as a defence against the inconstancy of the numerous and hostile inhabitants ». Charlemagne en 800, Guillaume en 1066 : au Moyen Âge, le jour de Noël peut aussi être une date politique, celle qu’un souverain choisit pour se faire acclamer.

06

La fête des fous : quand les enfants de chœur prenaient les stalles

Entre le 26 décembre et le 1er janvier, certaines cathédrales vivaient à l’envers. À Notre-Dame de Paris, explique Béatrice Caseau Chevallier dans l’épisode « Charivari » du projet de recherche The Past Has Ears at Notre-Dame, les enfants de chœur n’avaient pas le droit, en temps ordinaire, de s’asseoir dans les stalles des chanoines, et leur conduite était étroitement surveillée. Pendant quelques jours après Noël, lors d’un charivari aussi appelé fête des fous, la règle s’inversait. La page le résume d’une phrase : « The Feast of Fools took place from 26 December to 1 January. »

Chaque groupe du clergé avait son moment de relâche, les enfants de chœur autour du 27 et du 28 décembre. Tous pratiquaient un rituel d’inversion, avec une justification tirée de l’Écriture : Dieu renverse les puissants et élève les humbles. Ce qui était défendu toute l’année devenait permis pour quelques heures.

Les autorités ont longtemps tenté d’y mettre bon ordre. Eudes de Sully, évêque de Paris, dénonce la fête par une ordonnance en 1198. En 1445 encore, la faculté de théologie de Paris écrit à tous les prélats et chapitres pour en décrire les excès : prêtres et clercs masqués qui dansent dans le chœur pendant l’office, mangent des mets gras sur l’autel, jouent aux dés dans l’église et encensent avec le cuir de vieilles savates. Gerson et le concile de Bâle condamnent aussi ces fêtes. L’autrice invite pourtant à lire ces listes avec prudence : elles sont écrites pour scandaliser, donc pour faire interdire une pratique courante dans les cathédrales de la fin du Moyen Âge.

Victor Hugo en a tiré l’une de ses scènes les plus connues : Notre-Dame de Paris, dont l’action se déroule en 1482, imagine une fête des fous le jour de l’Épiphanie. Weiser, de son côté, range la fête de l’évêque des enfants et la fête de l’âne parmi les usages finalement supprimés, jugés « improper and scandalous », avec les danses et les mascarades dans les églises.

07

La nuit des merveilles : ce que racontaient les légendes

Pour les gens du Moyen Âge, la nuit du 24 au 25 décembre n’est pas une nuit comme les autres. Weiser rassemble les croyances que les traditions populaires attachaient à cette nuit sainte : à minuit, le bétail s’agenouille dans les étables et les cerfs dans la forêt ; les abeilles s’éveillent pour bourdonner une louange que seuls entendent ceux qui sont chers au Seigneur ; les oiseaux chantent toute la nuit, et même les moineaux prennent la voix du rossignol. La veille de Noël, l’eau des puits et des fontaines reçoit un pouvoir de guérison.

D’autres récits font parler les animaux, et en latin. Dans un vieux mystère français cité par Weiser, le coq lance Christus natus est (le Christ est né), le bœuf demande Ubi (où ?), l’agneau répond Bethlehem et l’âne conclut Eamus (allons-y). Toute la trouvaille tient au son : chaque cri d’animal devient un mot latin, et la basse-cour récite la Nativité.

Une dernière croyance rassurait les foyers : pendant le temps de Noël, fantômes, sorcières et esprits malfaisants perdaient tout pouvoir. Shakespeare en a laissé la version la plus célèbre, au premier acte de Hamlet, que Weiser reproduit ; le passage se clôt sur ce vers : « So hallow’d and so gracious is the time. » On disait aussi que les portes du paradis restaient ouvertes à minuit, et qu’une personne mourant à cette heure y entrait aussitôt.

08

Ce qui a mis fin au Noël médiéval, et ce qu’il en reste

Le Noël médiéval ne s’éteint pas d’un coup. Weiser situe le tournant à la Réforme, au XVIe siècle : dans une partie de l’Europe, la messe, les processions et les cérémonies disparaissent, et la fête se replie sur un sermon et une prière. L’Écosse interdit la célébration de Noël dès 1583. En Angleterre, le Parlement dominé par les puritains ordonne le 3 juin 1647 que Noël ne soit plus observé, sous peine de sanction ; la décision provoque des émeutes, notamment à Londres, Oxford, Ipswich et Canterbury.

Beaucoup d’éléments ont pourtant traversé les siècles. La messe de minuit en est un. Le temps de Noël qui court jusqu’à l’Épiphanie en est un autre, avec son gâteau partagé : la galette des rois et la tradition de l’Épiphanie referment encore ce cycle ouvert le 25 décembre. Et l’idée d’une nuit à part, où l’ordre ordinaire du monde peut s’inverser quelques heures, est à mes yeux l’héritage le plus durable de ces Noëls d’autrefois.

Questions fréquentes

Comment fêtait-on Noël au Moyen Âge ?

Noël était une saison de douze jours, de la Nativité à l’Épiphanie, que le concile de Tours déclare sacrée et festive en 567. Le prêtre y célébrait trois messes, les cathédrales connaissaient la fête des fous entre le 26 décembre et le 1er janvier, et la nuit du 24 au 25 était entourée de légendes : animaux agenouillés à minuit, esprits sans pouvoir, eau des puits bénie.

Qu’est-ce que la fête des fous ?

La fête des fous, ou charivari, était un rituel d’inversion pratiqué dans des cathédrales comme Notre-Dame de Paris, du 26 décembre au 1er janvier : les enfants de chœur prenaient la place des chanoines, les clercs se masquaient et parodiaient l’office. Eudes de Sully la dénonce en 1198, la faculté de théologie de Paris la condamne encore en 1445.

Pourquoi y a-t-il trois messes à Noël ?

L’usage vient de Rome, où le pape célébrait une messe de nuit à Sainte-Marie-Majeure, une messe liée à sainte Anastasie, puis la grande messe du jour à Saint-Pierre. Réservé d’abord au pape, ce triple office devient la règle générale vers la fin du premier millénaire, quand l’Église franque adopte les livres de cérémonies romains.

Quels rois ont été couronnés le jour de Noël ?

Les deux cas les plus connus sont Charlemagne, qui reçoit à Rome les titres d’empereur et d’Auguste le 25 décembre 800, et Guillaume le Conquérant, couronné roi d’Angleterre à l’abbaye de Westminster le jour de Noël 1066, dans une cérémonie troublée par des incendies allumés au dehors.

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