Histoire de Noël
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Histoire de Noël
Nous nous offrons des cadeaux à Noël parce que plusieurs traditions de don se sont superposées sur la même saison : les présents que les Romains échangeaient pendant les Saturnales de décembre, les étrennes du nouvel an, les cadeaux que saint Nicolas apportait aux enfants le 6 décembre, et le récit des mages venus offrir de l’or, de l’encens et de la myrrhe. La Réforme protestante a ensuite rapproché les cadeaux de la fête de la Nativité, le 25 décembre.
Chacune de ces couches a laissé quelque chose dans nos habitudes : le petit cadeau pour rire, le cadeau de bon augure, le cadeau réservé aux enfants, et ce sentiment tenace qu’un cadeau reçu appelle un cadeau rendu.
| Tradition | Époque | Date | Ce que l’on offrait | Ce qu’il en reste |
|---|---|---|---|---|
| Saturnales et Sigillaria | Rome antique | Du 17 au 23 décembre | Bougies de cire, figurines, cadeaux coûteux ou petits souvenirs | L’échange de cadeaux en décembre, le cadeau pour rire |
| Étrennes (strena) | Rome, puis la France | Le 1er janvier | Un cadeau de bon augure | Les étrennes du nouvel an |
| Présents des mages | Évangile selon Matthieu | Fêtés à l’Épiphanie | Or, encens et myrrhe | L’image du cadeau apporté à l’enfant |
| Saint Nicolas, puis le Christkind | Moyen Âge, puis XVIe siècle | Le 6 décembre, puis le 25 | Des cadeaux pour les enfants | Le cadeau des enfants au pied du sapin |
Bien avant Noël, décembre était à Rome le mois des cadeaux. Les Saturnales, fête du dieu Saturne, commençaient le 17 décembre et duraient sept jours à l’époque de Cicéron. L’Encyclopaedia Romana de l’université de Chicago les résume d’une phrase : « The Saturnalia was the most popular holiday of the Roman year. » On y rendait visite à ses amis et l’on s’offrait des présents, en particulier des bougies de cire, peut-être pour saluer le retour de la lumière après le solstice.
Le dernier jour portait un nom qui parle de lui-même. Selon l’Ashmolean Museum de l’université d’Oxford, le 23 décembre, à la fin des Saturnales, les Romains fêtaient les Sigillaria : « This was a day of gift-giving, exchanging expensive presents and small mementos. » Le mot signifie littéralement le jour des petites figures, car le cadeau traditionnel était une figurine de cire, de terre cuite ou de bois, que l’on achetait en nombre à des fabricants spécialisés qui tenaient boutique pour l’occasion.
Les Romains eux-mêmes ne savaient plus très bien ce que représentaient ces figurines. Le musée rapporte que Macrobe, au Ve siècle, fait dialoguer deux personnages en désaccord : l’un y voit un sens religieux, l’autre de simples jouets pour enfants. Et le problème du bon cadeau existait déjà. Le poète Martial se moque d’un ami qui lui a fait porter tous les cadeaux reçus pendant la fête, des tablettes à écrire, des cure-dents, une éponge, une serviette, des haricots et des olives, lourds à transporter et de peu de valeur. Le cadeau recyclé a donc près de deux mille ans.
L’empereur Auguste prenait les cadeaux des Saturnales très au sérieux, ou pas du tout. Suétone raconte, dans la Vie d’Auguste, qu’à cette occasion il offrait tantôt des vêtements, de l’or ou de l’argent, tantôt des pièces de toutes sortes, y compris d’anciennes monnaies des rois et des monnaies étrangères, et parfois seulement « hair cloth, sponges, pokers and tongs, and other such things under misleading names of double meaning ». Autrement dit : de la toile de crin, des éponges, des tisonniers et des pincettes, présentés sous des noms trompeurs à double sens.
C’est l’ancêtre direct du cadeau farceur que l’on glisse encore sous le sapin. Le même Suétone montre l’autre visage du cadeau romain : chaque année, aux calendes de janvier, des Romains de toutes conditions apportaient au Capitole un cadeau de nouvel an pour Auguste, même quand il était absent de Rome. Ce cadeau du premier jour de l’année porte en latin un nom, strena, qui a donné en français le mot étrennes.
Le mot étrenne dit à lui seul la fonction du cadeau de nouvel an. Le Dictionnaire de l’Académie française le fait venir du latin strena, qui signifiait d’abord « pronostic, présage, signe », puis « cadeau offert un jour de fête pour servir de bon présage, étrenne ». Le mot est attesté en français dès le XIIe siècle, sous la forme estreine.
Offrir des étrennes, c’était donc souhaiter une bonne année par un objet. L’Académie définit toujours l’étrenne comme un « Cadeau ou gratification que l’on donne à l’occasion du nouvel an. » Et parmi ses exemples figure une phrase qui ressemble fort à un mois de décembre : « Les grands magasins sont illuminés pendant les étrennes. »
Le passage des cadeaux du nouvel an à Noël s’est fait lentement, et pas au même rythme partout. La chronique du marché de Noël de Nuremberg en donne un indice daté : en 1564, le patricien Endres Imhoff inscrit des dépenses de cadeaux le 22 décembre, alors que l’année précédente, il ne les avait achetés qu’après Noël. Pour la chronique, ces registres laissent penser que les patriciens de la ville ont commencé à offrir leurs présents à Noël plutôt qu’au nouvel an. Les coutumes du passage à la nouvelle année, elles, sont racontées dans les traditions de la Saint-Sylvestre dans le monde.
Le récit chrétien a donné au cadeau de Noël sa scène la plus célèbre. Dans l’Évangile selon Matthieu, des mages venus d’Orient suivent une étoile jusqu’à l’enfant ; dans la traduction de Louis Segond, ils « ouvrirent ensuite leurs trésors, et lui offrirent en présent de l’or, de l’encens et de la myrrhe » (Matthieu 2, 11).
Le texte est plus sobre que la tradition. Il parle « des mages d’Orient » sans dire combien ils étaient ni en faire des rois ; la tradition leur a ensuite donné le nombre de leurs présents, trois, et une couronne. Leur fête est l’Épiphanie, que la France célèbre surtout autour de la galette, dont l’Épiphanie et la tradition de la galette des rois racontent l’histoire.
Le cadeau réservé aux enfants vient de saint Nicolas. Le portail de l’Église catholique en Allemagne, katholisch.de, rappelle que Nicolas fut évêque de Myre, dans l’actuelle Turquie, au IVe siècle, et qu’il était connu de son vivant pour sa charité envers les pauvres. La légende a fait le reste : pour que les trois filles d’une famille ruinée puissent se marier, il aurait jeté de nuit trois pépites d’or par la fenêtre de leur maison.
La visite du saint aux enfants a une autre origine, scolaire celle-là. Au Moyen Âge, explique katholisch.de, les écoles des monastères et des chapitres pratiquaient le Bischofsspiel, le jeu de l’évêque : un élève, nommé évêque ou abbé pour un jour, revêtait les habits de sa fonction et pouvait récompenser ou punir ses camarades. Célébré d’abord le 28 décembre, ce jeu a ensuite été fixé au jour de la Saint-Nicolas, si bien qu’au Moyen Âge, les cadeaux se donnaient le 6 ou le 28 décembre, et non la veille ou le jour de Noël. La fête telle qu’on la vit encore dans l’Est de la France et en Belgique est décrite dans la Saint-Nicolas du 6 décembre.
Si les cadeaux se donnent aujourd’hui à Noël, c’est en grande partie à cause de la Réforme. Les protestants refusaient la vénération des saints, et Martin Luther tenait la vieille coutume de la Saint-Nicolas pour un enfantillage, un « kyndisch ding ». Katholisch.de va plus loin : « Und mit hoher Wahrscheinlichkeit war es Luther selbst, der den Nikolaus durch den "Heiligen Christ" als Geschenkebringer ersetzte ». C’est donc très probablement Luther lui-même qui a remplacé saint Nicolas par le Christ comme porteur de cadeaux, dès la première moitié du XVIe siècle.
Le but était de remettre la naissance du Christ au centre de la fête. Dans les régions à majorité protestante, les cadeaux se donnent désormais le 25 décembre. La figure du porteur de cadeaux évolue ensuite : l’enfant Jésus des débuts devient un être angélique, le Christkind, qui gagne aussi les régions catholiques et y détrône saint Nicolas. Le Christkind apporte toujours les cadeaux en Bavière, en Rhénanie ou en Autriche, tandis que le Weihnachtsmann, le Père Noël, l’a remplacé à partir du XIXe siècle dans le nord et l’est de l’Allemagne.
Si les cadeaux se donnent aujourd’hui à Noël, c’est en grande partie à cause de la Réforme.
Pendant ce temps, aux Pays-Bas, Sinterklaas gardait son rang ; les émigrants néerlandais l’emportent en Amérique au XVIIe siècle, où il devient Santa Claus. La suite de cette métamorphose est racontée dans l’histoire du Père Noël et de ses origines.
Reste la question de fond : pourquoi tenons-nous tant à ces échanges ? L’anthropologue Marcel Mauss y a répondu dans son Essai sur le don, paru dans L’Année sociologique en 1923-1924. Il y décrit trois obligations liées entre elles : celle de donner, celle de recevoir et celle de rendre. Et il ne les observe pas seulement dans les sociétés lointaines qu’il étudie. Dans le texte de l’Essai sur le don mis en ligne par Les Classiques des sciences sociales, on lit : « ainsi nous rivalisons dans nos étrennes, nos festins, nos noces, dans nos simples invitations et nous nous sentons encore obligés à nous revanchieren », c’est-à-dire à rendre la pareille.
Cette phrase éclaire bien des soirs de Noël : le cadeau que l’on reçoit engage à en rendre un, et l’on compare, parfois malgré soi, ce qui a été donné. Mauss conclut même que les sociétés ont progressé à mesure qu’elles ont su « donner, recevoir, et enfin, rendre ».
C’est l’explication qui me semble la plus juste. Les Saturnales, les étrennes, saint Nicolas et Luther expliquent la date et la forme du cadeau de Noël ; Mauss explique pourquoi nous continuons, chaque décembre, à nous y plier avec autant de soin.
Parce que plusieurs traditions se sont superposées sur la même saison. Les Romains s’offraient des présents pendant les Saturnales de décembre et des étrennes au nouvel an ; au Moyen Âge, saint Nicolas apportait des cadeaux aux enfants le 6 décembre ; le récit des mages associait déjà Noël au don. La Réforme, en remplaçant saint Nicolas par le Christkind, a fixé les cadeaux au 25 décembre.
Selon le Dictionnaire de l’Académie française, étrenne vient du latin strena, qui signifiait d’abord pronostic ou présage, puis cadeau offert un jour de fête pour servir de bon présage. Le mot est attesté en français au XIIe siècle sous la forme estreine. Il désigne un cadeau ou une gratification donnés à l’occasion du nouvel an.
Au Moyen Âge, les cadeaux se donnaient le 6 ou le 28 décembre, autour de saint Nicolas. Les protestants refusant le culte des saints, Luther a très probablement remplacé saint Nicolas par le Christ comme porteur de cadeaux, selon katholisch.de. Les régions protestantes ont alors déplacé les cadeaux au 25 décembre, et le Christkind a ensuite gagné les régions catholiques.
L’Évangile selon Matthieu ne le dit pas. Il parle de mages venus d’Orient, sans donner leur nombre ni leur titre de rois, et précise qu’ils offrirent de l’or, de l’encens et de la myrrhe. C’est la tradition qui leur a ensuite attribué le nombre de ces présents, trois, et une couronne.
Oui. Pendant les Saturnales, du 17 au 23 décembre, on rendait visite à ses amis et l’on offrait des bougies de cire et des présents. Le dernier jour, les Sigillaria, était consacré aux cadeaux, en particulier à de petites figurines de cire, de terre cuite ou de bois. L’empereur Auguste y offrait parfois des objets farceurs sous des noms à double sens.
Le magazine
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