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D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Deux bougies allumées dont les flammes vacillent dans l'obscurité

Les fêtes de décembre et janvier

Sainte-Lucie, le 13 décembre : la fête des lumières suédoise

Dans une pièce encore plongée dans le noir, une jeune fille vêtue de blanc entre en chantant, une couronne de bougies sur la tête, suivie de demoiselles d’honneur qui tiennent chacune une bougie et de garçons coiffés d’un haut cône de papier. C’est la Sainte-Lucie, que la Suède fête le 13 décembre comme une fête de la lumière au plus noir de l’hiver ; on sert ensuite des brioches au safran, les lussekatter.

  • 8 chapitres
  • 4 sources citées
  • 4 questions en fin de page

La scène semble sortie d’un passé immémorial ; elle est en réalité assez récente. Le cortège tel qu’on le connaît ne s’est généralisé qu’au XXe siècle, et il mêle deux héritages que tout sépare : une martyre sicilienne morte en 304, et les croyances paysannes attachées à la nuit la plus longue de l’ancien calendrier.

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Lucie de Syracuse, la martyre derrière le nom

Lucie est une sainte sicilienne. Le musée Nordiska de Stockholm, consacré aux traditions nordiques, résume sa légende : une jeune chrétienne de Syracuse, issue d’une famille aisée, condamnée à mort pour sa foi et exécutée le 13 décembre 304. Selon le récit, les flammes ne parvinrent pas à la brûler et elle fut finalement tuée par l’épée. L’Église catholique en a fait une sainte et a fixé sa fête au 13 décembre, jour de sa mort.

Son nom annonce déjà toute la suite. L’université de Linköping, dans un article consacré aux origines de la fête, le rappelle simplement : « She gets her name from the Latin “lux”, which means “light”. » Lucie vient donc du latin lux, la lumière. Dans l’art chrétien, on la représente avec une épée ou une dague, et parfois avec deux yeux posés sur un plateau, allusion à une légende selon laquelle elle se serait arraché les yeux avant de mourir.

À Syracuse, la sainte n’a rien perdu de son rang. L’agence de presse catholique ACI Stampa le dit en une phrase : « Santa Lucia è la patrona della città di Siracusa. » Le 13 décembre et les jours suivants, ses reliques et sa statue sont portées à l’épaule par des Syracusains et des Syracusaines à travers les rues de la ville, au cours d’une grande procession. La Lucia suédoise a pris une tout autre forme.

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La nuit du 13 décembre, la plus longue de l’année

Pourquoi une sainte de Sicile a-t-elle pris tant de place dans le Grand Nord ? Parce que sa date tombait au pire moment de l’année. Sous le calendrier julien, arrivé en Suède avec le christianisme, la nuit la plus longue était celle du 12 au 13 décembre. Il en fut ainsi jusqu’en 1753, quand la Suède adopta le calendrier grégorien, qui place le solstice d’hiver une dizaine de jours plus tard.

Le site officiel sweden.se, publié par l’Institut suédois, le formule sans détour : « In the old almanac, Lucia Night was the longest of the year. » C’était une nuit dangereuse, où les êtres surnaturels rôdaient et où tous les animaux pouvaient parler. Au matin, le bétail avait droit à une ration supplémentaire, et l’on invitait les gens à prendre sept ou neuf copieux petits-déjeuners.

La figure de Lucie s’est même confondue avec celle du diable. Dans la Suède préchrétienne, explique l’université de Linköping, on redoutait à l’approche du solstice un être appelé Lussi ou Lussegubben, aussi nommé Lusse-Per ou Lucifer, et l’on veillait toute la nuit pour protéger la ferme et les bêtes. Le musée Nordiska ajoute que, dans le nord du pays, des légendes font de Lucia une femme de la montagne qui menait les créatures surnaturelles cette nuit-là ; sweden.se cite même une légende suédoise qui en fait la première femme d’Adam.

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Avant les bougies, une fête carnavalesque

Jusqu’au XIXe siècle, la nuit de Lucia ressemblait davantage à un carnaval qu’à un concert de chorale. Dans l’ouest de la Suède, où la tradition moderne est née, on l’appelait le petit réveillon de Noël ou la longue nuit de Lusse : on se déguisait, on mangeait en abondance et l’on allait de maison en maison réclamer des provisions. Le musée Nordiska compare ces tournées à un cortège d’Halloween. La mariée de Lusse y était un personnage comique, parfois vêtu de paille ou remplacé par une poupée de paille.

Les rôles n’y étaient pas figés. Dans les cortèges de la fin du XIXe siècle, on croisait des mariées, des femmes et des hommes de Lusse, et l’on se travestissait volontiers. L’une des premières descriptions d’une Lucia en blanc couronnée de bougies concerne d’ailleurs un valet de ferme, à Skinnskatteberg, en 1820.

Jusqu’au XIXe siècle, la nuit de Lucia ressemblait davantage à un carnaval qu’à un concert de chorale.

L’Église a préféré apprivoiser cette fête plutôt que l’interdire. Selon l’université de Linköping, les prêtres, qui voyaient d’un mauvais œil ces tournées nocturnes, ont choisi de donner à sainte Lucie un rôle plus important dans la fête. Le procédé, qui consiste à absorber une coutume locale dans le calendrier religieux, n’a rien d’exceptionnel ; on le retrouve à bien d’autres dates de l’année.

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De 1764 à Skansen, la naissance de la Lucia en blanc

La plus ancienne trace connue d’une Lucia vêtue de blanc rendant visite aux gens au petit matin date de 1764, au domaine de Horns, dans l’ouest de la Suède : elle portait des ailes d’ange et des chandeliers, et servait des friandises aux gens de la maison. La plus ancienne image connue est une aquarelle de Fritz von Dardel, Le jour de Lucia à Koberg, peinte en 1848.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, la coutume vit aussi dans les universités, où l’on élit parfois des Lucia masculines, et elle gagne les milieux aisés à partir du milieu du XIXe siècle. Le grand relais vient de Stockholm : à partir de 1892, le musée de plein air de Skansen met en scène la Lucia de l’ouest du pays, à l’initiative d’Artur Hazelius, qui voulait montrer les vieilles coutumes rurales. À cette date, Lucia, les garçons-étoiles et les autres figures n’apparaissaient pas encore ensemble.

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Le concours de presse qui a fixé l’image de Lucia

La Lucia moderne doit beaucoup à la presse. Un quotidien de la capitale, le Stockholms Dagblad, organise un concours de Lucia ; la gagnante défile avec des lumières électriques dans sa couronne, et l’idée est reprise par d’autres journaux, puis par la plupart des villes. Le musée Nordiska date ce concours de 1928 : « Stockholm Dagblad organized a Lucia competition in 1928. » L’université de Linköping, de son côté, situe le concours en 1927, et sweden.se indique que Stockholm proclame sa première Lucia en 1927. Les sources suédoises divergent donc d’un an ; sur le rôle décisif de ce concours, elles sont d’accord.

Le cortège se peuple alors. Lucia, d’abord assez solitaire, s’entoure de demoiselles d’honneur, de garçons-étoiles, de rois mages, d’enfants déguisés en biscuits au gingembre et de lutins. Dans les années 1950, cette forme devient la norme dans toute la Suède : on la retrouve dans les écoles, sur les lieux de travail, dans les hôpitaux et les maisons de retraite, chez soi et à la télévision.

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Le cortège, le chant et les garçons-étoiles

Le cortège de Lucia suit quelques règles simples. La tradition veut que Lucia porte de la lumière dans les cheveux, ce qui signifie aujourd’hui une couronne de bougies électriques ; chacune de ses demoiselles d’honneur tient une bougie. Les garçons-étoiles, en longue robe blanche eux aussi, portent une étoile au bout d’un bâton et un haut cône de papier sur la tête ; les lutins ferment la marche avec de petites lanternes. L’université de Linköping note que les vraies bougies cèdent parfois la place à des modèles à piles, sans que l’effet de l’entrée dans une salle obscure en souffre.

La mélodie la plus connue vient d’Italie : c’est celle de la chanson napolitaine Santa Lucia, dont le premier vers est Sul mare luccica, probablement d’origine populaire ; les paroles suédoises ont été écrites dans les années 1920. Ce chant principal encadre le plus souvent le cortège, qui entre et sort sur cet air. Tous les chants de la Sainte-Lucie tournent autour du même motif : la lumière qui l’emporte sur l’obscurité.

Les garçons-étoiles ont une histoire plus ancienne que Lucia elle-même. Ils viennent des jeux liturgiques catholiques du Moyen Âge, en particulier des jeux de l’Épiphanie. Dans les campagnes suédoises, ils représentaient les rois mages et chantaient de village en village autour de l’Épiphanie, parfois accompagnés d’Hérode, de Marie, de Joseph, de soldats et de la chèvre de Noël. La coutume survit notamment sur l’île de Möja, dans l’archipel de Stockholm.

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Les lussekatter, brioches au safran de la Sainte-Lucie

Pas de Sainte-Lucie sans lussekatter. Ces petites brioches de froment au safran, d’un jaune franc, prennent le plus souvent la forme d’un S aux deux extrémités enroulées en spirale et piquées d’un raisin sec : on y voit un chat enroulé sur lui-même, les raisins figurant ses yeux. On les sert avec du café ou du thé, souvent avec des biscuits au gingembre.

Leur nom cache une histoire étonnante. D’après le musée Nordiska, une brioche douce de froment venue de Hollande et d’Allemagne du Nord, la duivekater, aurait été apportée à Göteborg par des Hollandais au XVIIe siècle. En suédois, son nom sonnait comme dyvelskatter, autrement dit les chats du diable. Une fois associées au 13 décembre, les brioches sont devenues les lussekatter, les chats de Lucia. Le safran, lui, n’y est entré qu’à la fin du XIXe siècle.

Si vous voulez en préparer chez vous, retenez l’essentiel de la tradition : une pâte briochée au safran, façonnée en S, un raisin au cœur de chaque spirale. La date compte autant que la recette. En Suède, la Sainte-Lucie ouvre la dernière ligne droite avant le 24 décembre, jour principal de Noël dans les pays nordiques, que nous racontons dans notre article sur Noël en Scandinavie.

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La Sainte-Lucie hors de Suède

La Lucia a gagné la plupart des pays nordiques, souvent avec un sens nouveau. Le musée Nordiska en retrace les étapes : la Finlande à la fin du XIXe siècle, où elle est devenue un symbole d’identité pour la minorité suédophone ; le Danemark en 1944, où le cortège fut une protestation silencieuse contre l’occupation allemande ; la Norvège dans les années 1950 ; les pays baltes dans les années 1990, après la chute de l’Union soviétique. Les associations suédo-américaines célèbrent Lucia dès les années 1920, et les communautés suédoises installées en Espagne ou aux États-Unis s’en servent pour garder le lien.

Le même musée corrige une idée reçue : « The 20th-century image of Lucia as blonde has no cultural-historical basis. » L’image d’une Lucia forcément blonde n’a donc aucun fondement dans l’histoire de la fête. Celle-ci a été tour à tour bouffonne et solennelle, paysanne et aristocratique, et des garçons en ont tenu le rôle bien avant les débats récents sur qui peut porter la couronne.

La Sainte-Lucie appartient à une famille de fêtes de décembre qui allument des lumières au plus sombre de l’année. Elle partage avec la Saint-Nicolas du 6 décembre ce destin de fête de saint devenue fête d’enfants, et rejoint la longue histoire des illuminations de Noël, qui répond au même besoin : rendre la nuit d’hiver un peu moins longue.

Questions fréquentes

Pourquoi la Sainte-Lucie est-elle fêtée le 13 décembre ?

Le 13 décembre est le jour de la mort de sainte Lucie, martyre de Syracuse exécutée en 304, et donc sa fête dans le calendrier catholique. En Suède, cette date avait un poids particulier : sous le calendrier julien, en usage jusqu’en 1753, la nuit du 12 au 13 décembre était la plus longue de l’année, une nuit réputée dangereuse où les êtres surnaturels rôdaient.

Pourquoi Lucia porte-t-elle une couronne de bougies ?

Le nom de Lucie vient du latin lux, la lumière, et la fête célèbre la lumière au cœur de la nuit d’hiver. La tradition veut que Lucia porte de la lumière dans les cheveux. La couronne de bougies apparaît dans les descriptions du XIXe siècle ; depuis le concours de Lucia organisé par un quotidien de Stockholm à la fin des années 1920, elle est le plus souvent électrique.

Que mange-t-on à la Sainte-Lucie ?

Le 13 décembre, les Suédois mangent des lussekatter, brioches de froment au safran en forme de S, décorées de raisins secs, avec du café ou du thé et souvent des biscuits au gingembre. La brioche serait venue de Hollande au XVIIe siècle ; le safran n’y est ajouté qu’à la fin du XIXe siècle.

La Sainte-Lucie est-elle fêtée en dehors de la Suède ?

Oui. La Lucia a gagné la Finlande à la fin du XIXe siècle, le Danemark en 1944, la Norvège dans les années 1950 et les pays baltes dans les années 1990. À Syracuse, patrie de la sainte, le 13 décembre est jour de grande procession, sous une forme religieuse très différente du cortège suédois.

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