Histoire de Noël
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Symboles et coutumes
Le 21 décembre 1521, la ville de Sélestat, en Alsace, paie quatre schillings à ses gardes forestiers pour surveiller la coupe des arbres de fête : c’est la plus ancienne mention écrite du sapin de Noël. Né dans la vallée du Rhin, l’arbre décoré a mis plus de trois siècles à gagner l’Allemagne entière, les cours d’Angleterre et de France, puis toutes les maisons françaises après la guerre de 1870.
L’histoire du sapin de Noël tient en une dizaine de dates, toutes tirées d’archives ou de textes d’époque. Elles dessinent un trajet net, du Rhin supérieur vers le reste de l’Europe, avec deux accélérations : l’une en Angleterre au milieu du XIXe siècle, l’autre en France après 1870.
Deux idées reçues ne résistent pas à cette chronologie. Le sapin n’est pas une invention anglaise, même si Londres l’a rendu célèbre. Et il n’a pas toujours été cet arbre posé au sol et couvert de lumières : les premiers étaient parfois suspendus au plafond, sans une seule bougie, et des hommes d’Église les ont d’abord combattus.
Orner sa maison de verdure en plein hiver est bien plus ancien que le sapin de Noël, et l’Église l’a longtemps interdit. L’article consacré au mot « weihnachtsbaum » dans le dictionnaire allemand des frères Grimm rassemble les jalons de cette préhistoire. Au VIe siècle, l’évêque Martin de Braga, mort en 580, défend aux Suèves installés en Espagne de fêter les calendes de janvier en entourant leurs maisons de laurier ou de verdure. Vers l’an mil, l’évêque Burchard de Worms renouvelle l’interdiction, signe que l’habitude persistait aussi plus au nord.
En 1494, à Strasbourg, Sebastian Brant range encore cette habitude parmi les folies qu’il moque dans La Nef des fous. Celui qui n’a rien de neuf pour l’an neuf, qui ne va pas chanter le Nouvel An et ne pique pas de rameaux de sapin vert dans sa maison croit, écrit-il en substance, qu’il ne passera pas l’année. Ce ne sont encore que des branches, et elles saluent l’an nouveau plutôt que la Nativité.
Le dictionnaire des Grimm propose une clé de lecture : se procurer un arbre vert au cœur de l’hiver, c’était s’assurer une année verte, et le feuillage qui ne tombe pas promettait longue vie et santé. C’est l’interprétation des folkloristes qu’il cite, pas un témoignage d’époque. Elle explique au moins pourquoi la coutume se rattache d’abord au Nouvel An, et à Noël parce que Noël ouvrait alors l’année.
Une autre filiation passe par le théâtre religieux. Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF, rappelle qu’au XIe siècle se jouaient les « jeux du Paradis », sur le parvis ou dans le chœur des églises, et que l’arbre du Paradis y était figuré par un sapin garni de pommes rouges. L’arbre toujours vert et la pomme du péché originel se retrouvent, cinq siècles plus tard, sur les premiers sapins décorés.
La première mention écrite connue d’un arbre de Noël est une ligne de comptabilité. Les Archives municipales de Sélestat conservent un registre où, selon l’office de tourisme de Sélestat Haut-Koenigsbourg, « en date du 21 décembre 1521, un paiement de 4 schillings a été versé aux gardes forestiers ». Il s’agissait de protéger les bois de la commune le jour de la Saint-Thomas, quand les habitants allaient y couper leurs arbres.
La ligne originale dit : « Item 4 schillings den förstern die meygen an sanct thomas tag zu hieten ». Quatre schillings aux forestiers pour garder les « meygen » le jour de la Saint-Thomas. Le mot employé n’est pas sapin : c’est un parent de notre « mai », l’arbre vert qu’on plantait en signe de fête. Le dictionnaire des Grimm relève d’ailleurs qu’en haut allemand dialectal, l’arbre de Noël se dit encore souvent « Maie ».
Pourquoi cette dépense prouve-t-elle une coutume ? Parce qu’une ville ne paie pas des gardes sans raison. Si Sélestat doit protéger sa forêt ce jour-là, c’est qu’aller couper un arbre pour le décorer était devenu assez courant pour menacer les bois. D’autres écrits, datés de 1546, 1555 et 1557 et conservés dans les mêmes archives, vont dans le même sens. La Bibliothèque humaniste de Sélestat expose le fac-similé du livre de comptes de 1521, avec deux autres ouvrages de 1555 et de 1600 qui mentionnent l’arbre de Noël.
Sélestat appartenait alors au Saint-Empire romain germanique. Gallica écrit que la coutume « a véritablement pris naissance en Allemagne », et l’Alsace revendique volontiers le premier sapin : les deux affirmations désignent en réalité le même monde rhénan, qui partageait ses fêtes bien avant de partager une frontière.
Le premier sapin décoré dont on connaît le détail des ornements est strasbourgeois. Un texte de 1605, cité par le dictionnaire des Grimm, décrit les sapins que l’on dresse dans les pièces des maisons pour Noël :
auff weihenachten richtet man dannenbäume zu Straszburg in den stuben auff, daran hencket man rosen ausz vielfarbigem papier geschnitten, äpfel, oblaten, zischgolt, zucker etc.
En français : à Noël, on dresse à Strasbourg des sapins dans les pièces, et l’on y suspend des roses découpées dans du papier de toutes les couleurs, des pommes, des oublies, du clinquant et du sucre. Tout se mange ou se fabrique à la maison. Les oublies sont ces pâtisseries rondes et minces que mentionne aussi Gallica, parmi les tout premiers ornements du sapin, avec les bougies, les fruits et les fleurs en papier.
L’arbre n’est pas toujours posé au sol. Gallica précise qu’il arrivait qu’on le suspende au plafond, et le dictionnaire des Grimm signale une gravure d’une édition des poèmes alémaniques de Johann Peter Hebel, imprimée à Strasbourg en 1820 : l’arbre y pend encore de la poutre, chargé d’ornements et de cadeaux, sans aucune lumière. C’est même un houx, et non un sapin. Deux siècles après Sélestat, la forme de la coutume n’est donc pas fixée.
L’arbre illuminé est plus tardif que l’arbre décoré, et les hommes d’Église ne l’ont pas accueilli à bras ouverts. Le mot allemand lui-même, « weynacht baum », apparaît vers 1642 à Strasbourg sous la plume de Dannhauer, dans un texte où il combat la coutume : il y oppose aux sapins des salons le seul arbre de Noël qui compte à ses yeux, le Christ (« disz (Christus) ist, meine liebsten, der weynacht baum », celui-ci, mes bien-aimés, est l’arbre de Noël).
En 1692, un autre homme d’Église, S. Schelwig, range toujours parmi les enfantillages qui détournent de la parole de Dieu l’arbre de Noël ou « Tannenbaum » qu’on dresse chez soi, qu’on garnit de poupées et de sucre, puis qu’on secoue et qu’on dépouille. Le ton change au XVIIIe siècle. En 1737, un ouvrage de l’ecclésiastique K. G. Kissling, imprimé à Wittenberg, loue au contraire une femme qui, dans une ferme, dressait pour chaque membre de la maisonnée un arbre garni de bougies, les cadeaux posés dessous. Parmi les témoignages réunis par les Grimm, c’est le premier qui associe l’arbre, les lumières et les présents.
L’arbre illuminé est plus tardif que l’arbre décoré, et les hommes d’Église ne l’ont pas accueilli à bras ouverts.
Et Luther ? Gallica écrit, au conditionnel, que « Martin Luther aurait été le premier à introduire un sapin de Noël illuminé dans sa maison ». Aucun des textes rassemblés par le dictionnaire des Grimm ne le rattache au réformateur. Le conditionnel de la Bibliothèque nationale me semble la seule position tenable : l’attribution est séduisante, mais rien ne la prouve.
À Zurich, en 1799, une feuille de Nouvel An représente encore l’arbre allumé comme un cadeau de saint Nicolas, dont la fête tombe le 6 décembre. À cette date, le porteur des présents n’est pas encore fixé, et l’arbre passe d’une fête à l’autre.
Depuis l’Alsace, l’arbre de Noël met près de trois siècles à conquérir les pays de langue allemande, et il avance au rythme des confessions. Le dictionnaire des Grimm date son arrivée à Berlin d’avant 1815 : une lettre de Caroline à Humboldt, écrite de Berlin en 1815, décrit deux petits arbres de Noël allumés aux deux bouts d’une longue table. Dans l’Est, la pyramide de bois garnie de lumières lui fait longtemps concurrence ; on la retrouve dans le Noël allemand et ses pyramides des monts Métallifères.
La frontière religieuse compte davantage que la distance. Dans la Rhénanie catholique, l’arbre n’arrive qu’avec la prise de possession prussienne et l’installation de familles protestantes. Les réformés de Hollande et de Suisse le rejettent d’abord, comme une manière d’extérioriser la foi ; en Suisse, il reste longtemps l’affaire des régions protestantes, et le dictionnaire le décrit encore en lente progression dans les cantons catholiques de Lucerne et de Schwytz. À Vienne, le dramaturge Grillparzer en témoigne en 1866. Chez les bourgeois allemands de Laibach, l’actuelle Ljubljana, la coutume arrive du nord vers 1870.
Le mot suit la même géographie. « Weihnachtsbaum » reste surtout un mot du Nord ; ailleurs, on dit plutôt « Christbaum » ou « Tannenbaum », le mot du célèbre chant. Le dictionnaire résume d’une formule : la chose est plus ancienne que le mot. Au XIXe siècle, l’arbre devient si central qu’il désigne la fête entière. Dans une lettre à sa femme, Bismarck lui conseille de ne pas voyager avant d’être guérie, et de repousser plutôt l’arbre de Noël de quelques jours.
L’arbre de Noël arrive en Angleterre par la cour, et plus tôt qu’on ne le dit. Le prince Albert passe souvent pour l’avoir introduit ; la Royal Collection Trust, qui conserve les collections de la Couronne britannique, corrige :
Queen Charlotte, consort of George III, introduced the Christmas tree in the late 18th century, although it was a yew tree rather than a fir that was used.
La reine Charlotte fait donc dresser le premier arbre de la cour à la fin du XVIIIe siècle, et c’est un if, pas un sapin. Elle importe une habitude de son Allemagne natale, où l’on ornait les arbres toujours verts de bougies, de fleurs de papier et de sucreries depuis le début des années 1600. La description recoupe exactement le texte strasbourgeois de 1605.
Victoria et Albert font le reste. Gallica date de 1841 le premier arbre dressé par Albert au château de Windsor. En décembre 1848, le numéro de Noël de l’Illustrated London News offre à ses lecteurs une scène d’intérieur : la famille royale autour de son arbre, au château de Windsor. Les collections spéciales de l’université de Newcastle, qui en conservent un exemplaire, décrivent l’effet produit : « When this image first appeared in the Illustrated London News, it attracted a huge amount of attention. » Les classes aisées décoraient des arbres depuis la reine Charlotte ; cette gravure, ajoutent-elles, « spread the fashion to the rest of society ».
La gravure montre des enfants, des parents et une grand-mère autour de l’arbre, et c’est ce qui la rend si efficace : elle présente Noël comme une fête de famille. Le journal de Victoria, cité par la Royal Collection, garde la trace de cette joie domestique : « The 7 children were then taken to their tree, jumping & shouting with joy over their toys & other presents ». Signe de l’origine allemande de ces usages, la famille royale échange encore ses cadeaux le 24 décembre au soir, et non le 25. Le Noël anglais a gardé bien d’autres singularités, que détaille notre dossier sur Noël en Angleterre, du pudding au Boxing Day.
En France, le sapin reste longtemps une curiosité d’Alsace et de cour, puis s’impose en une génération après 1870. Gallica fait arriver la tradition par l’Alsace au début du XVIIe siècle, et note qu’un sapin entier est exposé pour la première fois sur l’actuelle place Kléber, à Strasbourg, là où se tient le marché de Noël. Les autres coutumes de la région, des petits gâteaux aux marchés, sont racontées dans Noël en Alsace : bredele, marchés, traditions.
À Paris, les jalons sont princiers. Un premier sapin aurait été installé au château de Versailles en 1738, à l’initiative de Marie Leczinska, l’épouse de Louis XV ; Gallica emploie le conditionnel, et il faut le garder. En 1837, Hélène de Mecklembourg-Schwerin, duchesse d’Orléans, fait dresser un sapin aux Tuileries. Mais, précise la même notice, « l’usage du sapin demeure anecdotique en France ».
Le basculement vient de la guerre. Gallica l’écrit sans détour : « Après la guerre de 1870, les familles alsaciennes fuyant leur région introduisent la tradition de l'arbre de Noël dans toute la France. » À la fin du XIXe siècle, tout le pays l’adopte et l’on en vend partout. L’arbre de Noël devient aussi une fête en soi : l’Élysée, l’Hôtel de ville de Paris, des associations, des amicales et des entreprises organisent des « arbres de Noël » pour les enfants, souvent dans un but charitable.
L’arbre lui-même porte un nom d’emprunt. Le « sapin » des Français est le plus souvent un épicéa (Picea abies), parfumé et à croissance rapide, mais qui garde ses aiguilles moins longtemps que le sapin de Nordmann (Abies nordmanniana). Ce dernier, originaire du Caucase, n’a été découvert qu’en 1835 par le botaniste finlandais Alexander von Nordmann, bien après les premiers sapins de Sélestat.
Les boules de Noël seraient nées d’une mauvaise année pour les pommes. Le Centre international d’art verrier de Meisenthal raconte ainsi la légende : « En 1858 la nature fut avare. La grande sécheresse priva les Vosges du Nord de fruits et le sapin de Noël n’eut donc parure qui vaille. » Un souffleur de verre de Goetzenbruck, village voisin de Meisenthal, aurait alors soufflé quelques boules pour remplacer les fruits absents.
Le CIAV présente lui-même ce récit comme une légende, et les versions divergent sur le lieu : Gallica place l’artisan à Meisenthal, le centre verrier à Goetzenbruck. L’aventure industrielle qui suit, elle, est documentée. La verrerie de Goetzenbruck, connue pour son verre optique et active de 1721 à 2005, fabrique des boules décoratives réfléchissantes à partir de 1858, jusqu’à 250 000 par an, puis en arrête la production en 1964. En 1998, le CIAV réunit les derniers verriers témoins de cette fabrication pour transmettre le soufflage et l’argenture à de jeunes verriers, et lance en 1999 une ligne de boules de Noël, modèles anciens réédités et créations contemporaines.
À mes yeux, il s’agit moins d’une invention que d’une substitution. Des jeux du Paradis médiévaux aux sapins strasbourgeois de 1605, le fruit rouge est l’ornement central de l’arbre ; la boule en reprend la forme et la place. Bougies, guirlandes, jouets et friandises ont suivi, puis l’électricité. Les autres décors de la saison ont chacun leur sens, que détaille notre article sur la signification du houx, du gui et des bougies. Sous les boules et les guirlandes, on retrouve encore la pomme du Paradis et la verdure du Nouvel An : cinq siècles d’histoire accrochés aux mêmes branches.
Le sapin de Noël est né dans la vallée du Rhin, à la fin du Moyen Âge. La plus ancienne mention écrite connue est un registre de comptes de Sélestat, en Alsace : le 21 décembre 1521, la ville paie ses gardes forestiers pour surveiller la coupe des arbres le jour de la Saint-Thomas. Sélestat appartenait alors au Saint-Empire romain germanique. En 1605, un texte strasbourgeois décrit déjà des sapins dressés et décorés dans les maisons.
Pas directement. Orner sa maison de verdure au Nouvel An est une habitude ancienne, que des évêques ont interdite au VIe siècle puis vers l’an mil. Mais l’arbre dressé et décoré pour Noël n’apparaît dans les textes qu’au XVIe siècle, en pays chrétien, et des hommes d’Église strasbourgeois s’en méfiaient encore au XVIIe siècle. Le lien avec les rites païens est une hypothèse de folkloristes, pas un fait établi.
Les boules ont pris la place des pommes, premier ornement du sapin. Au Moyen Âge, l’arbre du Paradis des jeux joués devant les églises était un sapin garni de pommes rouges, et les sapins strasbourgeois de 1605 portaient encore des pommes. Selon une légende des Vosges du Nord, une sécheresse priva les arbres de fruits en 1858 et un verrier de Goetzenbruck souffla des boules de verre pour les remplacer. La verrerie du village en fabriqua ensuite jusqu’à 250 000 par an.
L’Alsace le connaît dès le XVIe siècle. Ailleurs, il reste longtemps une curiosité de cour : un premier sapin aurait été installé à Versailles en 1738, et la duchesse d’Orléans en fait dresser un aux Tuileries en 1837. La diffusion générale vient après la guerre de 1870, quand les familles alsaciennes qui quittent leur région l’emportent avec elles. À la fin du XIXe siècle, tout le pays l’a adopté.
La reine Charlotte, épouse allemande de George III, à la fin du XVIIIe siècle, et son arbre était un if. La reine Victoria et le prince Albert l’ont ensuite popularisé. La gravure de la famille royale autour de son sapin à Windsor, publiée par l’Illustrated London News en décembre 1848, a répandu la mode dans toute la société britannique.
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