Histoire de Noël
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Noël dans le monde
En Allemagne, ce n’est pas toujours le Père Noël qui apporte les cadeaux, et il ne les apporte pas le 25 au matin. Dans l’Ouest et le Sud, c’est le Christkind, un enfant Christ aux allures d’ange, qui les dépose le soir du 24 décembre ; dans le Nord et une partie de l’Est, c’est le Weihnachtsmann.
Cette carte des porteurs de cadeaux résume Weihnachten, une fête façonnée par la Réforme, par les villes marchandes et par l’artisanat des montagnes saxonnes.
Deux personnages se partagent l’Allemagne le soir de Noël, et leur frontière a suivi celle des confessions, mais à l’envers de ce qu’on attendrait. Le Christkind, figure née chez les protestants, s’est installé dans les foyers catholiques ; le Weihnachtsmann, héritier du saint Nicolas catholique, a conquis les régions protestantes. La page du site Luther2017 consacrée à l’idée que Luther aurait inventé le Christkind cite une enquête de folklore de 1932 qui constatait déjà ce chassé-croisé.
La géographie proposée en 1978 par la folkloriste Ingeborg Weber-Kellermann, que reprend le même site, place le Christkind dans l’Ouest et le Sud, le sud de la Thuringe et la Saxe, et le Weihnachtsmann dans la plus grande partie du centre et du nord du pays, ainsi que dans certaines régions de l’Est. Le Christkind y est décrit tel qu’on le représente : des boucles blondes, une robe blanche, une auréole, et l’art de glisser les cadeaux sous l’arbre sans être vu.
| Christkind | Weihnachtsmann | |
|---|---|---|
| Origine | promu par la Réforme au XVIe siècle, à la place de saint Nicolas | dérivé du saint Nicolas catholique, sécularisé |
| Apparence | enfant ou jeune fille en blanc, aux allures d’ange | vieil homme à grande barbe, en rouge et blanc |
| Régions | Ouest, Sud, sud de la Thuringe, Saxe | centre et nord, une partie de l’Est |
Le Weihnachtsmann doit une part de son allure à l’Amérique. Luther2017 rappelle qu’en 1931, la Coca-Cola Company a représenté le vieil homme à grande barbe en costume rouge et blanc en reprenant un dessin de l’illustrateur américain Thomas Nast, paru au milieu du XIXe siècle dans Harper’s Weekly.
Si les Allemands ouvrent leurs cadeaux le 24 décembre au soir, c’est en grande partie à cause de Martin Luther. Au XVIe siècle, les enfants recevaient leurs présents le 6 décembre, jour de la Saint-Nicolas. Le site officiel du Christkindlesmarkt de Nuremberg résume le geste du réformateur : « To turn away from the Catholic veneration of saints and saint’s days, Luther laid gift-giving in his household on Christmas Eve. » Luther disait à ses enfants que leurs présents venaient du Christ lui-même, et l’usage, ajoute la même source, s’est vite répandu dans les familles luthériennes ; à Nuremberg, il était déjà courant à la fin du XVIe siècle.
L’histoire est un peu plus nuancée que la légende. D’après les travaux de la folkloriste Erika Kohler, cités par Luther2017, Luther offrait encore des cadeaux de la Saint-Nicolas dans les années 1520 : un compte du ménage Luther mentionne une dépense pour des « Niclasgeschenke », des cadeaux de la Saint-Nicolas. C’est à partir de 1531 qu’il fait les cadeaux au nom du « Heiliger Christ ». L’un de ses textes nomme même les deux porteurs côte à côte, « das Christkindlin odder Sanct Nicolas ».
Aucun document ne prouve que Luther ait inventé le Christkind ; Luther2017 le dit clairement, et les chercheurs restent partagés. La phrase qui résume l’état du débat est prudente : « So soll im 16. Jahrhundert die Idee vom Christkind als Ersatz für Sankt Nikolaus aufgekommen sein. » Le verbe « soll » marque le doute : l’idée du Christkind comme remplaçant de saint Nicolas serait apparue au XVIe siècle. La folkloriste Sabine Wienker-Piepho, citée par le même site, parle d’un processus culturel : Luther aurait donné l’impulsion, d’autres l’auraient menée à bien.
Qui est ce Christkind ? Pas l’Enfant Jésus de la crèche, selon l’ethnologue Bernhard Schmelz cité par Luther2017, mais un ange ou une figure angélique des jeux de Noël et des cortèges, joué par des jeunes filles vêtues de blanc, couleur de la pureté. Le site de Nuremberg donne une explication voisine : l’ange de l’Annonciation, personnage principal des jeux de Noël médiévaux, a prêté son apparence au Christkind, et comme les anges ont fini par être représentés sous des traits féminins, le Christkind l’est devenu aussi.
Saint Nicolas n’a pas disparu d’Allemagne, mais la Réforme a tout fait pour lui retirer son rôle. Des prédicateurs protestants ont longtemps combattu la coutume. En 1608, Martin Bohemus dénonce, dans un sermon que cite Luther2017, les parents qui posent un présent sur le lit des enfants en disant que saint Nicolas l’a apporté : c’est à ses yeux « ein böser Brauch », une mauvaise coutume, puisque tout bien viendrait du seul Christkindlein.
À Strasbourg, le magistrat aurait interdit en 1570, sur le conseil du pasteur de la cathédrale, les cortèges de la Saint-Nicolas, pour apprendre aux enfants que c’est le Christkind, et non le saint, qui apporte les cadeaux. Erika Kohler voyait dans ces interdictions un moyen de mesurer l’avancée de la Réforme : là où les autorités protestantes proscrivaient le cortège du saint, l’usage devait changer de forme ou disparaître.
Saint Nicolas n’a pas disparu d’Allemagne, mais la Réforme a tout fait pour lui retirer son rôle.
Le saint a mieux résisté dans les régions catholiques, et son héritier sécularisé, le Weihnachtsmann, a fini par reconquérir le Nord protestant. La fête du 6 décembre et ses compagnons inquiétants ont leur propre histoire, racontée dans la fête de saint Nicolas et de ses compagnons.
Le moment fort de Weihnachten est Heiligabend, littéralement le soir saint, le 24 décembre, où l’on procède à la Bescherung, la remise des cadeaux. Le mot vient du verbe « bescheren », gratifier, que l’on trouve déjà sous la plume de Luther : il y évoque les enfants qu’on habitue à jeûner, à prier et à étendre leurs petits habits la nuit, pour que le Christkindlin ou saint Nicolas leur apportent des présents.
Cette fête n’a pas toujours été domestique. Au début de la Réforme, rappelle Luther2017, la naissance du Christ se célébrait uniquement à l’église ; la fêter chez soi était inhabituel et, dans les régions protestantes, plutôt réservé aux familles aisées. C’est dans ces maisons que l’enfant Christ remplace saint Nicolas, et que les présents migrent vers la veille de Noël.
L’Europe a adopté l’habitude sans toujours le savoir. La famille royale britannique ouvre encore ses cadeaux le 24 au soir et non le 25 : la Royal Collection, qui conserve les collections de la Couronne, y voit une tradition allemande, installée à la cour sous le règne de Victoria. Le sapin sous lequel on dépose ces cadeaux est lui aussi une coutume rhénane, qu’on suit de Sélestat à Berlin dans l’histoire du sapin de Noël.
À Nuremberg, le Christkind est une personne : une jeune femme choisie pour ouvrir le Christkindlesmarkt, le marché de Noël de la ville. Le site du marché fait commencer la tradition moderne en 1948, lors du premier marché d’après-guerre, tenu dans une vieille ville en ruines. L’actrice nurembergeoise Sophie Keeser tient le rôle treize ans, jusqu’en 1961, puis Irene Brunner jusqu’en 1969. Pendant plus de vingt ans, ce Christkind joué par des actrices n’a que deux missions : ouvrir le marché et offrir des cadeaux aux enfants dans le besoin.
Le marché lui-même est bien plus ancien : Luther2017 fait remonter ses débuts au milieu du XVIe siècle, et note que le Christkind de Nuremberg voyage jusqu’à Chicago pour inaugurer le « Christmas Village » de la ville. Les grands marchés du continent sont présentés dans notre tour des marchés de Noël en Europe.
Le Stollen est le gâteau de Noël allemand par excellence, et celui de Dresde a une histoire documentée depuis plus de cinq siècles. Le Schutzverband Dresdner Stollen, l’association qui protège son nom, en retrace les étapes. La première mention figure en 1474 sur une facture de l’hôpital Christian Bartolomai. Ce n’est pas encore une douceur de fête, mais un pain de jeûne fait de farine, de levure et d’eau, l’Église interdisant alors le beurre et le lait au nom de l’abstinence.
En 1491, à la demande de l’Électeur Ernest de Saxe et de son frère Albert, le pape Innocent VIII lève l’interdit par la Butterbrief, la lettre du beurre. En 1560, les boulangers de Dresde offrent au souverain un ou deux Stollen de Noël, un gâteau de 36 livres porté en cortège jusqu’au château par huit maîtres et huit compagnons. En 1730, Auguste le Fort fait cuire pour le camp de Zeithain un Stollen géant d’environ 1,8 tonne, avec une centaine de boulangers et de compagnons, 3 600 œufs et 326 cruches de lait. Le Stollenfest, le samedi qui précède le deuxième dimanche de l’Avent, en perpétue le souvenir.
Le Dresdner Christstollen d’aujourd’hui est un Stollen aux raisins, dont la recette est encadrée : raisins secs ou sultanines, beurre et beurre clarifié, écorces de citron et d’orange confites, amandes douces et amères, farine, lait, levure, sucre, zeste de citron et une épice propre à chaque boulanger, le tout couvert de sucre glace. La margarine et les arômes artificiels sont interdits. Chaque année, un jury de boulangers, de pâtissiers et d’experts note les Stollen sur 20 points, avec un minimum de 16 pour obtenir le sceau doré. L’appellation est aussi protégée à l’échelle européenne, et l’association le rappelle sans ambiguïté : « Dresdner Christstollen is produced exclusively in bakeries and pastry shops in and around Dresden. »
Les décorations de Noël les plus typiquement allemandes viennent de l’Erzgebirge, les monts Métallifères de Saxe, une région dont l’histoire minière a façonné l’artisanat du bois. Le site régional Erzgebirge, Gedacht. Gemacht. en présente les grandes pièces :
Le lien avec la mine n’est pas qu’un décor. L’ange et le mineur symbolisent, selon le même site, la relation étroite des mineurs à la lumière et à la bénédiction divine sur leur travail et leur famille. On comprend que des mineurs, qui travaillaient dans le noir, aient fait de Noël une fête de lumière. Quant à la pyramide, le dictionnaire des frères Grimm la dit encore dominante dans l’est de l’Allemagne au moment où l’arbre de Noël gagne Berlin, au début du XIXe siècle.
Nées dans l’affrontement des confessions, les coutumes de Weihnachten se sont largement mêlées. Luther2017 le constate : beaucoup de traditions de Noël sont aujourd’hui interconfessionnelles, le Christkind protestant visite des salons catholiques et le Weihnachtsmann gâte des enfants protestants. Avant Noël, de nombreux enfants écrivent au Christkind, et des bureaux de poste de Noël, créés tout exprès, leur répondent ; en France, le même rôle revient au secrétariat de Libourne, raconté dans la lettre au Père Noël.
C’est peut-être la meilleure clé pour comprendre Weihnachten : une fête où chaque objet garde la trace d’une querelle ancienne, le soir du 24 hérité de Luther, le Christkind né contre saint Nicolas, le Stollen qui a dû attendre une lettre du pape pour avoir droit au beurre, et les lumières d’une région de mineurs.
Cela dépend des régions. Dans l’Ouest, le Sud, le sud de la Thuringe et la Saxe, c’est traditionnellement le Christkind, un enfant Christ aux allures d’ange. Dans la plus grande partie du centre et du nord du pays, c’est le Weihnachtsmann, un vieil homme barbu issu de saint Nicolas. Paradoxe hérité de l’histoire : le Christkind, d’origine protestante, est aujourd’hui surtout présent chez les catholiques.
Le 24 décembre au soir, à Heiligabend, lors de la Bescherung. Cet usage remonte à Luther, qui a déplacé la remise des cadeaux de la Saint-Nicolas, le 6 décembre, à la veille de Noël. La coutume s’est vite répandue dans les familles luthériennes et était courante à Nuremberg dès la fin du XVIe siècle.
Rien ne le prouve. Luther a bien fait les cadeaux au nom du Christ à partir de 1531, et l’un de ses textes nomme le Christkindlin à côté de saint Nicolas. Mais les chercheurs restent partagés : pour certains, il a donné l’impulsion et d’autres ont fait le reste. Le Christkind lui-même viendrait des anges joués par des jeunes filles en blanc dans les jeux de Noël.
C’est un gâteau de Noël aux raisins, au beurre, aux écorces confites et aux amandes, couvert de sucre glace. Mentionné pour la première fois en 1474, il était alors un simple pain de jeûne sans beurre. Le Dresdner Christstollen est aujourd’hui une appellation protégée : il n’est fabriqué que dans les boulangeries et pâtisseries de Dresde et de ses environs, et chaque année un jury le note avant d’accorder le sceau doré.
C’est un carrousel de bois, à un ou plusieurs étages, garni de figurines et mis en rotation par la chaleur des bougies. Elle vient de l’Erzgebirge, les monts Métallifères de Saxe. Chaque village de la région a sa grande pyramide, dont la mise en mouvement ouvre en bien des endroits le temps de l’Avent.
Le magazine
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
La veillée du 24, les treize desserts, les bredele alsaciens, le Chanté Nwel des Antilles.
Wigilia en Pologne, Befana en Italie, Tió en Catalogne, poulet frit au Japon.
Le sapin, le gui, la bûche, le calendrier de l’Avent, les chants et la lettre au Père Noël.
Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Sylvestre, douze jours de Noël, Épiphanie.