Histoire de Noël
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
D’où viennent nos traditions de Noël, ici et ailleurs

Noël dans le monde
Au Japon, on mange du poulet frit KFC à Noël parce qu’une campagne publicitaire l’a proposé en 1974, et que l’idée a pris. Le résultat se mesure chaque hiver : d’après la marque, le 24 décembre est le jour le plus chargé de l’année pour sa filiale japonaise, « ten times busier than KFC Japan’s annual average », soit dix fois plus d’activité qu’un jour moyen.
L’histoire vaut mieux qu’une anecdote de marketing. Elle montre comment un pays où Noël n’est pas férié, et où les chrétiens sont très peu nombreux, s’est composé une fête à lui : un Noël de grands magasins, de couples et de gâteaux à la crème, dans lequel le seau de poulet a trouvé une place que personne ne lui disputait.
Le premier restaurant KFC du Japon ouvre à Nagoya en 1970, l’année où l’Exposition universelle d’Osaka fait découvrir la restauration rapide américaine au public japonais, rapporte le Smithsonian Magazine. Quatre ans plus tard, la filiale lance sa première campagne de Noël, sous un slogan resté célèbre : « Kurisumasu ni wa kentakkii! », à Noël, c’est Kentucky.
Le récit que l’entreprise publie elle-même sur le site mondial de KFC plante le décor. À la fin des années 1960, les familles japonaises commencent à fêter Noël à la maison, surtout pour les enfants, depuis que des confiseurs font la promotion de gâteaux et de sucreries à cette période. En 1974, KFC propose autre chose : un seau de poulet frit accompagné d’une bouteille de vin, pour une fête de Noël pensée aussi pour les adultes.
C’est une source intéressée, et il faut la lire comme telle : une marque qui raconte sa plus belle campagne. Ses grandes lignes concordent pourtant avec celles de la presse, et elle ajoute des détails concrets. Les précommandes de Noël ouvrent dès la fin du mois d’octobre, et le seau de fête change chaque année, avec un nouveau décor, d’autres accompagnements et une assiette commémorative glissée à l’intérieur.
Pourquoi du poulet ? La réponse la plus souvent donnée tient en une anecdote. Selon KFC, un client étranger venu le jour de Noël dans un de ses restaurants de Tokyo aurait déclaré que, faute de dinde au Japon, il n’avait pas d’autre choix que de fêter Noël avec du poulet frit. Un membre de l’équipe commerciale aurait entendu la remarque et en aurait tiré la campagne. Le Smithsonian raconte la même histoire au pluriel : un groupe d’étrangers qui, ne trouvant pas de dinde, se rabat sur le poulet frit.
Le site Nippon.com, dans sa présentation de Noël au Japon, rapporte une seconde version, où un gérant de KFC déguisé en Père Noël fait la joie de ses clients. Les deux récits ne s’excluent pas, et aucun n’est vérifiable. Nippon.com reste d’ailleurs prudent sur l’essentiel, puisqu’il écrit que la coutume du poulet de Noël « is believed to stem from a campaign launched by Kentucky Fried Chicken in 1974. »
Le Père Noël, justement, a fini par s’installer devant les restaurants. Au fil des années, raconte KFC, la campagne s’est enrichie de statues du Colonel en tenue de Père Noël, dressées devant les restaurants de tout le pays. Ce Père Noël rouge et bonhomme a lui-même une longue histoire, qui commence bien loin du Japon : les origines du Père Noël, de saint Nicolas au personnage d’aujourd’hui.
Sans repas de famille hérité ni plat imposé par l’usage, Noël s’est donc construit au Japon sur une page presque blanche.
Le poulet a pu devenir le plat de Noël parce que la place était libre. Au Japon, Noël n’est pas un jour férié : la plupart des commerces restent ouverts et les transports roulent à l’horaire habituel, note Atlas Obscura dans son enquête sur les gâteaux de Noël japonais. La fête n’y a presque aucune assise religieuse : selon Nippon.com, environ 1 % de la population se déclare chrétienne. Atlas Obscura cite les statistiques de l’Agence japonaise pour les affaires culturelles, qui comptaient 1,9 million de chrétiens en 2017.
Sans repas de famille hérité ni plat imposé par l’usage, Noël s’est donc construit au Japon sur une page presque blanche. La publicité n’y a remplacé aucune tradition : elle en a proposé une, au bon moment, à un public qui ne demandait qu’à fêter quelque chose en décembre.
Le christianisme entre au Japon avec les missionnaires portugais et espagnols, avant d’être interdit au XVIIe siècle par le shogunat Tokugawa, qui y voit une menace pour la sécurité du pays. Noël revient par une autre porte. Après l’ouverture forcée du Japon en 1853, le gouvernement de Meiji encourage l’adoption des usages européens, du costume au calendrier grégorien, sans pousser pour autant à la conversion.
Les journaux et magazines de l’époque présentent le sapin décoré et le dîner de Noël comme des nouveautés élégantes, en mentionnant à peine leurs racines religieuses. Les commerçants font le reste. Selon Nippon.com, le fondateur de l’épicerie fine Meidi-Ya, inspiré par ses études en Grande-Bretagne, décore ses magasins pour Noël dès leur création en 1885 ; la boutique de Yokohama passe pour avoir abrité, en 1886, le tout premier sapin de Noël du Japon, et celle de Ginza, ouverte en 1900, entraîne dans son sillage les grands magasins du quartier.
L’essayiste Kenichiro Horii, cité par Atlas Obscura, fait décoller Noël au Japon après la guerre russo-japonaise de 1904, et souligne qu’à ses débuts la fête était celle des adultes, une occasion de soirées à la mode plus qu’une fête d’enfants. Pratiquement interdite pendant la Seconde Guerre mondiale, elle revient en 1947, portée en partie par la présence des troupes d’occupation alliées, américaines pour l’essentiel.
Le poulet partage la table avec un dessert, le gâteau de Noël. Atlas Obscura le dit sans hésiter : « The quintessential Christmas cake in Japan is strawberry shortcake », une génoise légère, de la crème fouettée et des fraises bien rouges, rien qui se conserve longtemps, tout le contraire des douceurs de fête occidentales, faites pour durer.
Ce gâteau a une date de naissance. D’après la chronologie officielle de la pâtisserie Fujiya, Fujii Rin’emon ouvre en novembre 1910 une pâtisserie occidentale dans le quartier de Motomachi, à Yokohama, et met en vente un gâteau de Noël dès le mois suivant : « 12月 クリスマスケーキ発売 », c’est-à-dire, en décembre, lancement du gâteau de Noël. Ce premier modèle n’avait rien d’une génoise aux fraises. Selon le service de presse de Fujiya, cité par Atlas Obscura, c’était un cake aux fruits imbibé de liqueur, à l’européenne, recouvert d’un glaçage blanc et de petits sapins.
Les fraises s’invitent ensuite, quand les techniques de culture permettent d’en trouver en décembre, mais fruits et gâteaux restent longtemps des luxes. La génoise à la crème et aux fraises fraîches telle qu’on la connaît n’apparaît qu’à la fin des années 1950, lorsque les foyers s’équipent de réfrigérateurs qui permettent de la garder un jour ou deux. Nippon.com situe dans les années 1960 le moment où elle devient la version la plus populaire.
Dans une bonne partie du monde, Noël est une fête de famille. Au Japon, le soir du 24 décembre appartient d’abord aux couples : Nippon.com le décrit comme une soirée romantique, faite de rendez-vous et d’échanges de cadeaux, pendant que les grands hôtels programment des dîners-spectacles et que les restaurants affichent leurs menus de saison.
Cette image doit beaucoup à la publicité des années 1980 et 1990. Atlas Obscura évoque les spots de la compagnie ferroviaire JR Tokai, qui exploite le Shinkansen entre Tokyo et Osaka, où de jeunes couples se retrouvaient juste à temps pour le soir du 24. La chanson « Christmas Eve » de Tatsurō Yamashita revient dans les classements de décembre depuis quatre décennies, note Nippon.com, au point de se confondre avec la saison.
On sourit volontiers du Noël japonais au poulet frit. Cette histoire me semble pourtant moins étrange qu’il n’y paraît : bien des usages de Noël sont nés de la même façon, lancés par des commerçants ou des pâtissiers, puis rendus évidents par la répétition. Le repas de fête lui-même a changé de visage selon les époques et les régions, comme le montrent les traditions régionales du repas de Noël en France.
Ce qui frappe, au Japon, c’est la vitesse. Une campagne lancée en 1974 est devenue un rituel que l’on réserve dès la fin octobre, au même titre que le gâteau de Noël, apparu à Yokohama en 1910. Pour replacer ce Noël dans le tableau plus large des calendriers et des usages chrétiens, voyez notre article quand fête-t-on Noël dans le monde.
À cause d’une campagne publicitaire lancée par KFC Japon en 1974, sous le slogan « Kurisumasu ni wa kentakkii! », à Noël, c’est Kentucky. Elle proposait un seau de poulet frit et une bouteille de vin pour fêter Noël entre adultes. Noël n’ayant au Japon ni plat traditionnel ni ancrage religieux, l’idée s’est installée durablement.
Non. Le 25 décembre est un jour ordinaire au Japon : la plupart des commerces restent ouverts et les transports roulent normalement. Noël y est une fête profane et commerciale, et environ 1 % de la population se déclare chrétienne.
KFC Japon ouvre les précommandes et les réservations de ses menus de Noël dès la fin du mois d’octobre. Le 24 décembre étant le jour le plus chargé de l’année pour la chaîne, beaucoup de familles réservent leur seau de fête des semaines à l’avance.
C’est le plus souvent une génoise légère garnie de crème fouettée et de fraises. Le premier gâteau de Noël japonais a été vendu en décembre 1910 par la pâtisserie Fujiya, à Yokohama, mais c’était alors un cake aux fruits glacé de blanc ; la version aux fraises s’impose à partir de la fin des années 1950.
Le soir du 24 décembre est au Japon une soirée romantique, consacrée aux couples : rendez-vous, échanges de cadeaux, dîners dans les restaurants et les grands hôtels. Les familles, elles, partagent volontiers le poulet frit et le gâteau de Noël.
Le magazine
Du calendrier romain de 354 au Père Noël new-yorkais : la fête, document par document.
La veillée du 24, les treize desserts, les bredele alsaciens, le Chanté Nwel des Antilles.
Wigilia en Pologne, Befana en Italie, Tió en Catalogne, poulet frit au Japon.
Le sapin, le gui, la bûche, le calendrier de l’Avent, les chants et la lettre au Père Noël.
Saint-Nicolas, Sainte-Lucie, Saint-Sylvestre, douze jours de Noël, Épiphanie.